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chronique

Kinski

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mai 12 2005

Les premiers disques que j’ai joués jusqu’à l’usure étaient de gros 78 tours, lourds et cireux au toucher. Ils étaient aussi extrêmement friables, comme je l’ai su assez rapidement. Ces disques avaient appartenu à mes parents — ainsi que l’électrophone, dans sa boîte en bois agrémentée d’images découpées dans des magazines et collées à l’intérieur du couvercle, sur lequel je les écoutais. Et c’était des choses merveilleuses comme Rock Around The Clock de Bill Haley et ses Comets, ou Tommy Steele chantant Water, Water, avec A Handful of Songs sur le verso. Le temps passe. Tous ces 78 tours finirent en morceaux, et furent remplacés dans mon cœur par les nouveautés que constituaient les 45 tours, modernes et en vinyle, ainsi que par des noms merveilleux comme The Beatles, et Freddy and the Dreamers. Et Hank Marvin était vraiment trop cool, même si je n’ai jamais eu cet exemplaire d’Apache par The Shadows que je voulais tant…

Ce n’est que l’autre jour que je me suis rendu compte, même si je savais que mes anciens disques leur avaient appartenu, que c’était sur ces disques-là que mes parents dansaient — après avoir enlevé les tapis de la pièce — avant ma naissance.

Je suis l’aîné, mais je crois que j’ai tout de même été une naissance tardive : ma mère approchait la trentaine, et mon père l’avait déjà dépassée. Ils ont dû avoir le temps de repousser les meubles et de danser le rock’n’roll, me dis-je.

Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. C’est probablement difficile à concevoir maintenant, mais, comme la plupart des jeunes de leur génération, ils ont passé leur adolescence dans la campagne, loin de la famille et des amis, évacués des villes du sud pour les cieux plus sûrs du nord de l’Angleterre qui les protégaient des bombardements et des menaces de débarquement allemand. Vers la fin de la guerre, mon père a même été conscrit et a servi dans la Marine, comme l’atteste les veilles photographies que j’ai trouvées un jour au fond d’une boîte dans le débarras. Elles le montraient lui, avec d’autres jeunes, portant de grands shorts blancs ou des uniformes taillés au couteau, s’appuyant nonchalamment contre les rails d’un bateau tout en se protégeant les yeux du soleil éblouissant. Il raconte qu’il a passé tout son service militaire à faire des parades de victoire dans un enfilade de villages libérés tout au tour de la Méditerranée. Comme il n’en raconte pas plus, c’est tout ce que je sais en la matière.

J’imagine, donc, que mes parents, ainsi que leurs amis, ont dû vivre leur adolescence sur le tard, dans une sorte de flash, coincés entre la fin des hostilités et le recommencement d’une vie ayant un semblant de ‘normalité’ accompagnée encore de rationnements et de je ne sais quoi d’autre encore en vigueur après-guerre.

Quand je fus assez grand pour cultiver mon propre intérêt de la musique — et tomber sur cette cache de 78 tours, fascinants, gros et épais comme s’ils étaient faits de réglisse — mes parents semblaient perdus quelque part dans un no mans’s land de musique. On doit se souvenir que l’invasion Britannique [le nom donné au déferlement accompagnant The Beatles, et tous les autres groupes de Liverpool] commença tout d’abord en Angleterre. Le nord c’était déjà un autre pays, et ces quatre garçons devaient commencer par descendre sur Londres — et le sud — afin de prendre le pays d’assaut. C’était des bandes de garçons en costards gris, avec les cheveux coupés au bol, et qui apparaissaient dans des émissions de variétés à la télé. Et The Beatles n’étaient qu’un groupe parmi d’autres dans le lot. À cette époque, la radio constituait une bande sonore et une sorte de baromètre pendant que la musique pop écartait lentement les crooners et Glen Miller. Mais les goûts musicaux de mes parents — ainsi que leurs expérimentations ; je suis certain, il a dû y en avoir à un moment — avaient disparu, ou s’étaient gélifiés en quelque chose aussi saccharineux et artificiel que le Jelly qu’on nous servait invariablement lors des fêtes de famille. Je me souviens qu’ils écoutaient James Last et son Orchestre, et des disques dans ce genre. Une sorte de régime pré-digéré, soporifique, bourré de gras et de sucres : une musique à l’image de leurs papiers peints et de leurs meubles. Une musique de fond, ou d’ascenseur. Pas vraiment quelque chose qui donne envie de danser le rock’n’roll.

Les linguistes et orthophonistes notent que l’oreille d’un enfant — sa capacité à capter et à reproduire de nouveaux sons — se ferme plus le temps passe. Et cette capacité est généralement considérée comme figée à l’adolescence. Ce qui fait qu’il est rare, ou du moins très difficile, de capter de nouveaux phonèmes, spécifiquement ceux qui ne font pas partie de sa langue maternelle. Alors que s’est-il passé ? Est-ce que la curiosité de mes parents n’avait eu qu’une courte période de ‘flambée’ au moment où ils rattrapaient leur adolescence manquée ? Leurs oreilles se sont-elles fermées et fossilisées ? Ce dernier point semble être vrai, si j’en juge par les Et éteignez ce BRUIT ! qu’ils vitupéraient lors de mes tentatives pour écouter toute musique rythmique à un niveau sonore dépassant le souffle. Mais ce n’était pas qu’eux. Le syndrome James Last semblait avoir envoûté aussi les parents de mes amis et connaissances, comme une version très British et classe-moyenne de L’invasion des profonateurs

Quand je suis devenu parent à mon tour — et que mes filles étaient devenues autre chose que des tubes qui mangeaient et, vous avez tout compris, à l’autre bout — j’habitais déjà en France. Du point de vue de la musique, pour moi, c’était un moment merveilleux. J’étais toujours abonné au NME, et pouvais donc suivre les événements chez moi, comme je voyais encore l’Angleterre à l’époque. J’écoutais John Peel tard la nuit, le signal sur les ondes moyennes montant et descendant, disparaissant entièrement dans le bruit par moments. Pendant la journée j’écoutais la radio française — c’était avant l’époque de l’ouverture de la bande FM et l’arrivée des radios libres, nouvelles, différentes des débuts — mais on pouvait y trouver des choses intéressantes ; et j’écoutais beaucoup France Culture.

Ce que j’appréciais le plus c’était le fait d’être libre de toute pression amicale qui vous pousse à se conformer à une norme, à un modèle ou un genre. Personne de ma connaissance n’écoutait un mélange aussi bizarre, étendu, et éclectique que moi à cette époque. Et je me souviens encore de la réaction, dans le petit village du bord de Loire, d’où venait ma femme. Les plus gentils de ses amis me demandaient si c’était encore de la musique quand je leur ai jouais The Sex Pistols en 76. Mais, moi je m’en moquais. J’étais libre d’écouter Joy Division et New Order, Heaven 17 puis Limahl chantant Neverending Story, si l’envie me prenait. Par la suite je pouvais découvrir Edith Nylon, Taxi Girl, Lio, Etienne Daho ou Elli & Jacno, et personne n’allait me reprocher d’écouter de la pop commerciale [et française]. Je pouvais mettre un disque de Eno, Satie, ou Hector Zazou sur ma platine si je voulais. Je pouvais découvrir R.E.M., U2 ou Dexy’s Midnight Runners, tout en trouvant des gens avec qui parler de Glenn Branca, Sonic Youth, Captain Beefheart… Je pouvais écouter du rock ‘classique’, des Beach Boys [ou Bert Bacharat, Nilsson, Jimmy Webb, Carole King] au Yes ou Led Zep, sans qu’un ami bien avisé ne me dise que j’étais en train de trahir ma sensibilité New Wave / Post Rock / Rockist / ou que sais-je encore. Je pouvais m’amuser. Comme un naturaliste se promenant à sa guise sur un continent neuf, n’étant plus obligé de n’étudier que les coléoptères de l’Île-de-Ré. Je pouvais étudier les mammouths laineux un jour, et les grenouilles le lendemain. Et en le faisant, je tombais sur des choses étranges et merveilleuses, de nouvelles connexions entre son et harmonie, musique et bruit.

Aujourd’hui avec ce blog, je prends — toujours — ce même plaisir à partir vagabonder, en me laissant guider par la découverte. Sauf qu’aujourd’hui, j’ai la possibilité de partager ces goûts et découvertes.

Peut-être qu’un jour, comme mes parents, mes oreilles commenceront à se refermer, à ignorer certains sons. Mais d’ici là, je compte m’éclater.

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remerciements : Strange Attractors / insound

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NASA - DR
Le Son de Saturne

La NASA publie des sons étonnants, des enregistrements sonores en provenance de la sonde Cassini-Huygens autour de la planète Saturne et ses lunes… À sampler d’urgence…

1 novembre, 2007

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iTunes / Single de la Semaine

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Alors, quelle ne fut pas ma surprise de trouver le morceau Saints tiré du dernier album de Gravenhurst The Western Lands en tant que Single de la Semaine cette semaine chez iTunes ! À télécharger d’urgence, si ce n’est pas déjà fait…

25 octobre, 2007

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iTunes / Single de la Semaine

Cette semaine un morceau qui tranche avec la banalité des choix récents chez les iTunesiens et iTunesiennes… Northern Girls d’un trio britannique appelé Belleruche. Un electro hiphop jazzy, scratchy et assez cool [comme une sorte de Cocorosie trop sage, mais qui ne me déplairait pas d’entendre au réveil sur TSF — eh oui, c’est la station programmée sur le radio-reveil matin chez les Green]. L’ensemble de l’album, Turntable Soul Music est en écoute en streaming sur le site de leur label, Tru Thoughts. Téléchargement du morceau gratuit jusqu’au lundi 29.

21 octobre, 2007

(c) der_dennis

Depuis mercredi dernier j’ai une crève carabinée. Non seulement j’ai de la fièvre et je suis totalement épuisé, mais j’ai aussi épuisé [pour le moment] les articles et brèves en attente. Normalement ce genre de cochonnerie dure 7 jours. Retour à la normale dans quelques jours… // image par der_dennis trouvée sur flickr

21 octobre, 2007

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Red Collar

Débordant d’une énergie juvénile, ça ne renouvelle pas le genre, mais c’est un rock’n’roll punky et honnête. Red Collar groupe de North Carolina qui attendait dans ma boîte à lettres… Si ça vous plaît, un EP est en vente sur leur site, ainsi que la plupart des boutiques numériques, comme iTunes.

21 octobre, 2007

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Nos amis de MonsterK7 m’écrivent: Les 200 exemplaires de la K7 “Une ode au toy piano” sont écoulés. Merci encore à tous ceux qui nous ont apporté leur soutien, notamment ceux qui ont acquis cette K7 alors qu’ils ne possèdent plus de lecteur K7! Pour donner une seconde vie à cette compilation, nous avons décidé de la mettre en libre téléchargement sur le site de MonsterK7 (rubrique “K7 et artistes”). Nous en parlions ici.

19 octobre, 2007

(c)marina~
Wait a minute, Mr Postman...

Si vous m’avez écrit pendant l’été, sachez que j’ai presque 150 mails ‘non-lus’ sur le compte green, et une pile de disques et autres choses toujours dans leurs paquets, et toujours en attente d’ouverture sur une table, ici dans le quartier général greenesque. Donc, ce weekend, je commence à regarder tout cela, pour en parler la semaine prochaine. Si vous m’avez envoyé quelque chose et que je n’en ai pas encore parlé… maintenant vous savez pourquoi. Si vous n’avez rien envoyé, alors c’est peut-être le moment, d’autant plus que c’est mon anniversaire dans une semaine [et un jour, pour être exact]. // image par marina~, trouvé sur flickr

17 octobre, 2007

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Ruby Lament

Un son rock électro qui rappelle furieusement les années 80, sans être revival, voici Ruby Lament, à écouter, à télécharger, à découvrir quoi… // via subtraction.com

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